Aller faire amputer son fils

Par moment, cela me paraît complètement irréel… Dans quelques heures, nous quitterons la maison pour aller faire amputer notre fils… Notre plus jeune enfant. Ce petit dernier qu’on a tendance à couver, qu’on ne veut pas voir grandir trop vite… Comme l’a si bien dit Nathalie, ce petit oiseau dans notre nid. Les émotions sont bien mélangées: peur, tristesse, compassion, espoir, gratitude, soulagement…

Peur de l’inconnu, de la vie qu’il mènera avec une jambe en moins. Peur de la mort, de la rechute. Peur de perdre un enfant. Je repense plus qu’à l’accoutumée à plusieurs de nos proches qui ont perdu un enfant, il y a peu ou il y a longtemps. C’est une épreuve qui paraît si terrible… Parfois je me demande comment on peut trouver la force de vivre après une telle épreuve. Et puis ceux qui sont dans le cas ont l’air d’y arriver quand même. Où trouvent-ils cette force incroyable?

Tristesse aussi. Mais j’ai du mal à déterminer précisément pourquoi je ressens cette tristesse. Pourquoi souffre-t-on tellement plus pour ses enfants que pour soi-même? Je me suis mentalement imaginé plusieurs fois ce que me ferait le fait de perdre ma propre jambe. Bien sûr, ce ne serait pas génial, mais en même temps ce serait loin d’être la fin du monde. Ca me paraît tout à fait gérable. Mais quand je pense à Pierre, cela me paraît beaucoup moins gérable… L’attachement semble amplifier les émotions. Et pourtant je sais, intellectuellement, que nous ne sommes pas nos enfants, qu’ils ont leur propre vie à vivre, qu’il faut arriver au juste détachement…

Compassion pour Pierre, pour Nathalie qui souffre, pour Robin et Lucie qui doivent vivre ces moments difficiles en pleine adolescence, pour nos parents, pour les parents des autres enfants que nous croisons à la Citadelle, pour ceux qui ont perdu un enfant…

Espoir que cette amputation puisse être la dernière étape de ce chapitre “Cancer”, malgré la peur de la rechute. Les traitements font tellement de progrès: la chimiothérapie, les traitements d’accompagnement (le PAC, la surveillance rapprochée des paramètres, le laser, les transfusions, les divers médicaments, le retour rapide à la maison, les soins à domicile, la salle de jeux à la Cita, les infirmiers, les animateurs, les médecins…). Espoir aussi que les thérapies ciblées se développent vite (comme le Glivec pour moi, avec son efficacité tellement fulgurante qu’il transforme une maladie mortelle en quelque chose de presque banal…).

Gratitude envers tous ces “soignants” qui font de leur vie une suite interminable d’actes de don de soi, de générosité, d’attention aux autres. Gratitude envers tous ceux qui nous manifestent leur soutien d’une manière ou l’autre; la famille, les amis, via le blog, les emails, les sms… Gratitude envers tous ceux qui nous aident par diverses petites tâches. Parfois je suis perplexe face à ces signes de soutien: certains nous apportent bien plus que ce que je ne leur aurais probablement apporté si la situation avait été inversée. Je suis “bluffé”. Ca force à l’humilité. A se remettre en question…

Soulagement aussi… que je trouve un peu bizarre. Car ce soulagement vient souvent de la “comparaison à pire”. S’il devait perdre un bras, ce serait plus difficile… Si on devait l’amputer des deux jambes aussi (on a de la “chance” que les deux tumeurs principales soient dans la même jambe). Perdre Pierre serait aussi beaucoup plus difficile à vivre…

Qu’elle est bizarre, la vie. Quelle différence de perspective à son égard quand on a 10 ans, 20 ou 40… Pourtant, elle, elle ne change pas – c’est notre perception qui change. Que dire alors des divergences de points de vue que nous pouvons tous avoir sur un même évènement? Tout n’est-il pas que perception individuelle?

Allez. Courage. L’amputation, c’est pour guérir.